La menace consumériste sur la santé

Se soigner coûte cher ! Depuis 1945, la France s'est dotée d'un système de sécurité sociale qui permet un accès aux soins à tous au nom de la solidarité nationale et indépendamment des ressources financières des individus. Ce système est aujourd'hui déficitaire. Certains le disent en faillite : au-delà d'un déséquilibre comptable est mis en avant un échec partiel quant aux objectifs qui présidèrent à sa création. On ne peut faire l'économie d'une réflexion profonde aujourd'hui sur ce sujet.
Des facteurs objectifs expliquent l'inflation des dépenses de santé. La médecine a recours à des technologies plus évoluées donc plus coûteuses. La démographie de nos sociétés modernes fait que l'on vit aujourd'hui plus longtemps. Or, en vieillissant, nous avons besoin biologiquement de soins plus intenses et plus complets. Les progrès de la médecine alimentent paradoxalement cette spirale : si l'on sait soigner davantage de maladies qu'auparavant, on peut soigner davantage de malades !
Il existe également des facteurs comportementaux, parfois irrationnels qui expliquent cette inflation. Agir sur les comportement est de loin le plus difficile : cela impose d'aller à l'encontre de tendances sociétales lourdes. La peur du médecin d'être poursuivi en justice peut aboutir à une prudence disproportionnée et détournée de ses objectifs : il demandera des examens supplémentaires davantage pour se couvrir en cas de pépin et assurer sa propre sécurité que pour conforter un diagnostic déjà certain et assurer la sécurité du patient.
Nouveau paradoxe à mettre à l'actif des progrès de la médecine : l'efficacité des thérapies fait qu'aujourd'hui nous avons probablement moins peur de la maladie et prenons en conséquence moins de précautions pour l'éviter. Ce qui est vrai pour un rhume bénin peut malheureusement le devenir pour le virus VIH. L'acte médical réussi n'étant plus une prouesse mais la norme, on finirait par n'être plus réellement sérieux avec sa propre santé. En poussant loin, on pourrait dire que la médecine devient un filet de sécurité pour funambules qui jouent avec leur propre vie.
La non perception du coût des soins est également un paramètre important. Les procédures de dématérialisation du paiement des soins (carte vitale, CMU), initiatives évidemment louables, ont pour effet de pervers de virtualiser le coût des soins, le rendre moins tangible donc moins réel. La franchise de 1 euro avec justement cet objectif psychologique : (re)faire prendre conscience aux professionnels comme aux patients du coût permanent et important des soins.
Il convient de tenir éloigné de nous trois déviances possibles liées à cette croissance exponentielle des coûts.
La santé ne doit pas devenir un privilège à la seule portée des personnes les plus aisées. C'est une question d'éthique ; l'universalité des soins est un principe auquel la médecine ne peut déroger. Il convient de le réaffirmer. J'ajoute que la santé ne doit pas non plus être le privilège des actifs, qui via leur entreprise peuvent bénéficier d'une bonne mutuelle. Les retraités, les chômeurs, les hommes ou femmes au foyer, les étudiants ne seront pas les oubliés d'un système de cotisations centré sur le travail et la richesse. Au sujet du virus H1N1, Emmanuel Hirsch a récemment tenté de situer le débat sur le terrain politique en posant la question suivante : Qui soignerons-nous en priorité en cas de contamination générale ? Quels choix fera notre société ? Laisserons nous le statu quo et la gestion spontanée, pragmatique des événements nous dicter la solution ? Il me paraît également important que la gratuité totale existe pour les « maladies lourdes ». Dans ces cas extrêmes, veillons à ne pas rajouter pour le patient ou sa famille une douleur à la douleur, faire succéder un drame financier à un drame physiologique.
Le deuxième écueil à éviter est la culpabilisation du patient par rapport à l'argent. Il faut une responsabilisation du patient à l'évidence. Des professionnels également. Mais ne faisons pas peser sur les épaules des patients l'échec global et décennal d'un système.
Enfin, il me paraît important que la santé reste un domaine à part, à l'abri des pratiques et logiques consuméristes. Un système payant n'est pas nécessairement un système commercial. Payer un médecin, une infirmière, ne donne pas un droit de regard supplémentaire, encore moins total, sur sa prestation. Ne voyons-nous pas tous les jours autour de nous des personnes qui vont de médecin en médecin chercher le diagnostic qui leur conviendra le mieux ou l'annonce d'une maladie qu'elles sont intimement persuadées d'avoir.
La responsabilisation de tous les acteurs du système de santé, professionnels comme patients, me paraît essentiel. En tant que service public et service libéral financé en partie par les fonds publics, la médecine publique et privée ne peut asseoir une nouvelle organisation sur des bases branlantes. Peut-être même n'est il guère besoin d'attendre cette réforme du financement de la sécurité sociale pour susciter cette prise de conscience. Lorsque la chasse aux coûts sera lancée, il sera important de ne pas se tromper de cible.
Jean-Paul Delevoye
Tribune parue dans Hopitaux magazine ( oct 2009)