La maltraitance dans les établissements de santé

La maltraitance dans les établissements de santé appelle une condamnation morale, immédiate et ferme. Il n'est en effet pas tolérable que les professionnels de santé puissent ajouter une douleur psychologique et/ou physique à qui demande à être soulagé de sa douleur initiale.
Faisons toutefois attention à ce que ce réflexe quasi-pavlovien amorce une réfl exion plus profonde et ne s'y substitue pas. Une approche exclusivement morale du problème présente certains risques. La recherche du coupable motive la démarche, sa condamnation y met un terme. La place réservée à une réelle analyse des causes et à la recherche concertée de solutions pour éviter que ce genre de dysfonctionnements ne se reproduise, demeure infime.
L'étude des mécanismes structurels conduisant à ces comportements déviants est parfois éludée au motif qu'expliquer ces événements reviendrait à excuser ces personnes et à décharger leur responsabilité sur le système de soins, complexe, et son organisation, faillible. Si le défaut de moralité de certains individus demeurait l'unique facteur, il n'y aurait qu'à constater quelques actes isolés et non à s'alarmer devant l'ampleur et la récurrence d'un problème, qu'en termes médicaux on qualifi erait de pathologie chronique et endémique. Les conditions de travail, matérielles ou managériales, peuvent être la source de conflits internes qui se répandent ensuite parmi l'ensemble des protagonistes de l'établissement. Par quel miracle cette tension, si aisément communicative, épargneraitelle le patient et s'arrêterait-elle à la porte de sa chambre ?
Je suis convaincu qu'il faut insister sur la formation et la sensibilisation des personnels soignants à la psychologie et à la manière de construire la relation patient-professionnel. Il faut des qualités humaines remarquables pour réagir à la souffrance et parfois à la colère des patients. Comment faire en sorte que la qualité de la relation ne dépende pas entièrement de la personnalité et de l'intelligence émotionnelle propre du professionnel ? Cette relation était autrefois codifi ée et hiérarchisée : le professionnel de santé bénéfi ciait de l'autorité « naturelle » que lui confi ait son savoir. Aujourd'hui, cette autorité ne s'exerce plus aussi immédiatement et souffre une certaine contestation. Sans cette contrainte douce qui défi nissait et pacifi ait la relation, il ne reste parfois plus que le rapport de force brut, comme un vestige de cette aura perdue.
Je déplore enfin, en ce problème de la maltraitance, une nouvelle illustration de l'attitude étrange et terriblement inquiétante que développent nos sociétés envers les plus vulnérables. Cette forme de sadisme n'est pas sans rappeler les actes odieux de violence envers les SDF, médiatisés il y a quelques mois, et rappelle la nécessité de renforcer les mécanismes de protection envers les personnes les plus fragiles. Notre société gère son angoisse par une décharge d'agressivité au lieu de développer un regain de solidarité. Respect de soi et respect des autres sont une seule et même composante du vivre ensemble.
Jean-Paul Delevoye
Janvier 2010